Le cerveau au cœur de la pédagogie : Quand la science rencontre l’humanisme
À l’occasion du cinquantenaire de sa Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FAPSE), l’Université de Genève a réuni deux figures incontournables de l’éducation : Philippe Meirieu, grand nom de la pédagogie, et Grégoire Borst, expert en neurosciences cognitives. L’enjeu de cette rencontre ? Comprendre comment la connaissance du cerveau et l’éthique pédagogique peuvent s’allier pour repenser l’école d’aujourd’hui et de demain.
La question posée en filigrane de cette conférence est vertigineuse : les neurosciences détiennent-elles la clé de la réussite scolaire ? Si la tentation de réduire l’apprentissage à une mécanique cérébrale est grande, le dialogue entre Grégoire Borst et Philippe Meirieu rappelle que l’éducation est une alchimie bien plus complexe, mêlant mécanismes cognitifs, éthique et justice sociale.
Déjouer les pièges de notre cerveau
Pour Grégoire Borst, l’apport des neurosciences réside notamment dans la compréhension de l’inhibition cognitive. Dans de nombreuses situations scolaires (comme la grammaire ou la comparaison de nombres décimaux), l’élève n’échoue pas par manque d’intelligence, mais parce que son cerveau applique un « automatisme » rapide et erroné.
Cependant, le chercheur met en garde contre la « neuromythologie ». Entraîner cette capacité de résistance de manière isolée – par exemple en jouant à des jeux comme « 1, 2, 3 Soleil » – ne se transfère absolument pas dans les compétences scolaires. L’inhibition doit être enseignée en contexte : l’enseignant doit explicitement guider l’élève en lui montrant les « pièges » que son propre cerveau lui tend face à un exercice précis.
La pédagogie ne se dicte pas au microscope
Face à cet éclairage scientifique, Philippe Meirieu apporte la nuance indispensable du pédagogue. Si les neurosciences offrent des outils précieux (des « feux rouges et des feux verts »), elles ne peuvent dicter à elles seules la marche à suivre.
La pédagogie, rappelle-t-il, s’articule toujours autour de valeurs. Éduquer, ce n’est pas faire de l’applicationnisme scientifique, c’est porter un projet politique et éthique d’émancipation. Meirieu défend une « pédagogie des situations » : il s’agit de construire un cadre où les contraintes deviennent fécondes et où l’élève peut se dépasser, en s’appuyant sur les découvertes scientifiques sans jamais s’y soumettre aveuglément.
Lutter contre la machine à inégalités
Malgré leurs points de départ différents, les deux experts se rejoignent sur un constat amer : l’école reproduit, voire aggrave, les inégalités sociales.
- Du côté des neurosciences : Grégoire Borst plaide pour un enseignement explicite de la métacognition (apprendre à apprendre) dès l’école maternelle. En expliquant très tôt aux enfants comment fonctionne leur cerveau et que l’intelligence est plastique, on réduit significativement les écarts liés aux origines sociales.
- Du côté de la pédagogie : Philippe Meirieu alerte sur les fausses bonnes idées, comme le travail de groupe mal encadré. Sans intervention précise du professeur, ces travaux reproduisent immédiatement les hiérarchies sociales existantes, enfermant certains élèves dans des rôles d' »exécutants » ou de « gêneurs », tandis que les plus favorisés monopolisent la conception.
L’apprentissage, la frustration et le défi de l’Intelligence Artificielle
Apprendre est un processus coûteux en énergie. Comme le souligne avec justesse Meirieu : les enfants veulent savoir, mais ils ne veulent pas forcément apprendre, car l’apprentissage implique inévitablement de la frustration. C’est ici que l’enseignant joue un rôle irremplaçable : il incarne la « promesse » bienveillante qui donne à l’enfant le courage de surmonter cette frustration.
Une relation humaine d’autant plus vitale à l’heure de l’Intelligence Artificielle. Face aux discours technophiles qui rêvent de remplacer les professeurs par des tuteurs IA hyper-individualisés, Meirieu et Borst opposent une fin de non-recevoir. L’école n’est pas seulement un lieu d’acquisition de compétences adaptatives individuelles ; c’est le lieu où l’on apprend ensemble pour « faire société ». L’enjeu de demain ne sera pas de confier nos enfants aux algorithmes, mais de former leur esprit critique pour qu’ils ne s’y soumettent pas.
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