Bien-être à l’école : ce que la comparaison entre la France et la Suède nous apprend vraiment
Les grandes enquêtes internationales (PISA, TALIS, HBSC) mesurent depuis des années le bien-être des élèves et des enseignants. Leurs résultats bousculent quelques idées reçues : ni la France ni la Suède ne détiennent la recette miracle. Mais elles pointent toutes vers le même levier, accessible dès demain matin dans votre classe.
Le paradoxe français : des élèves qui se disent bien, mais qui ne se sentent pas à leur place
Selon l’enquête PISA de l’OCDE, 94 % des élèves français de 15 ans déclarent se sentir bien dans leur collège ou leur lycée. Un chiffre rassurant en apparence. Pourtant, leur sentiment d’appartenance à l’école est inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE.
En creusant, les chercheurs de l’Observatoire du bien-être (CEPREMAP) identifient deux points de fragilité : l’impression d’être laissé pour compte et la difficulté à se sentir chez soi à l’école. Et un facteur pèse lourd dans la balance : la relation avec les enseignants. Une part importante des élèves français estime être traitée injustement, sous-estimée dans ses capacités, moins sollicitée pour participer.
Autre spécificité française : le poids écrasant de la performance, notamment en mathématiques, dans le bien-être des élèves — avec une anxiété particulièrement marquée chez les filles, y compris chez les meilleures élèves. La peur de l’erreur, que la psychologue Carol Dweck (Université Stanford) a identifiée comme un frein majeur aux apprentissages, semble profondément installée dans notre culture scolaire.
À retenir : le problème français n’est pas que les élèves détestent l’école. C’est qu’ils ne s’y sentent pas pleinement légitimes, reconnus et traités avec justice.
La Suède, un modèle ? Oui et non
La Suède fait beaucoup rêver : pas de notes avant 12 ans, tutoiement des enseignants, entretiens tripartites élève-parents-enseignant trois fois par an, interdiction de toute violence éducative depuis 1979. Et de fait, le sentiment d’appartenance et la qualité des relations élèves-enseignants y sont historiquement meilleurs qu’en France.
Mais les données invitent à la nuance. Dans PISA 2022, le climat de discipline en classe suédoise figure parmi les plus dégradés des pays comparés — encore plus bas que celui de la France, où 16,5 % des élèves déclarent déjà ne pas pouvoir bien travailler dans la plupart des cours. Chaleur relationnelle et cadre de travail serein ne vont donc pas automatiquement de pair : ce sont deux chantiers distincts.
Par ailleurs, la santé mentale des adolescents suédois s’est nettement dégradée depuis quinze ans (anxiété, plaintes psychosomatiques, en particulier chez les filles). Les autorités suédoises ont d’ailleurs opéré une marche arrière spectaculaire sur le numérique : après des années de tablettes dès le plus jeune âge, le pays réinvestit massivement dans les manuels papier et l’écriture manuscrite depuis 2023, suite aux alertes des chercheurs de l’institut Karolinska sur les effets des écrans sur la compréhension en lecture.
Et les enseignants ? Deux malaises très différents
L’enquête TALIS 2024 de l’OCDE, publiée en octobre 2025, dresse un tableau contrasté du métier en France. La bonne nouvelle : neuf enseignants sur dix déclarent se sentir souvent heureux lorsqu’ils enseignent. La très mauvaise : seuls 4 % estiment que leur métier est valorisé dans la société — le taux le plus bas de tous les pays participants. Le stress progresse également : 18 % des enseignants déclarent ressentir beaucoup de stress, contre 11 % en 2018, en lien avec les réformes successives et la diversité croissante des besoins des élèves, sans formation ni moyens à la hauteur.
La Suède n’échappe pas au malaise, mais il prend une autre forme : dans TALIS 2018, 35 % des enseignants suédois déclaraient vouloir quitter le métier dans les cinq ans — presque deux fois plus qu’en France (18 %). Les enseignants suédois se sentent plus respectés et plus autonomes, mais la charge administrative et la pénurie de personnel qualifié pèsent lourdement.
Le message des données : aucun système n’a résolu l’équation du bien-être scolaire. En revanche, PISA identifie clairement le facteur qui compte le plus, dans tous les pays : la qualité perçue du soutien de l’enseignant.
Le vrai levier : la relation, pas la structure
C’est la conclusion la plus robuste de PISA : les élèves qui perçoivent leur enseignant comme désireux de les aider et intéressé par leurs apprentissages sont près de deux fois plus susceptibles de développer un sentiment d’appartenance à l’école. Ce résultat rejoint les travaux de la pédiatre Catherine Gueguen sur l’impact des relations empathiques sur le cerveau en développement : une relation chaleureuse et sécurisante favorise la maturation du cortex préfrontal, siège de la régulation émotionnelle et des fonctions exécutives.
Concrètement, voici cinq pistes directement inspirées des points forts suédois et des points faibles français identifiés par les enquêtes — sans attendre une réforme :
1. Rendre la justice visible Le sentiment d’injustice est le premier grief des élèves français. Expliquer les décisions (« voici pourquoi je répartis la parole ainsi », « voici comment je corrige »), appliquer les mêmes règles à tous et reconnaître ses propres erreurs d’appréciation transforme la perception du cadre, sans le rendre moins exigeant.
2. Institutionnaliser le droit à l’erreur Les travaux de Carol Dweck montrent que les élèves progressent davantage lorsqu’ils perçoivent l’erreur comme une étape de l’apprentissage. Des gestes simples : valoriser publiquement une erreur féconde, proposer des évaluations sans enjeu avant les évaluations notées, commenter le progrès plutôt que le rang.
3. S’inspirer des entretiens tripartites suédois En Suède, l’élève participe trois fois par an à un entretien avec ses parents et son enseignant pour faire le point sur ses progrès et fixer ses propres objectifs (utvecklingssamtal). Même une version allégée — un entretien individuel de dix minutes par trimestre où l’élève s’auto-évalue d’abord — renforce le sentiment d’être vu et pris au sérieux.
4. Faire de la régulation émotionnelle un apprentissage explicite Le stress scolaire français, documenté par HBSC, n’est pas une fatalité. La chercheuse en neurosciences Sonia Lupien (Université de Montréal) a montré que comprendre les mécanismes du stress en réduit déjà l’impact. Apprendre aux élèves à repérer leur état interne — suis-je en état d’alerte, de repli, ou disponible pour apprendre ? — leur donne un outil pour la vie.
🧠 Pour outiller votre classe : l’Échelle du cerveau (PDF à afficher) aide les élèves à identifier leur état interne en trois zones — Hibou, Tigre, Tortue — et à retrouver leur disponibilité pour apprendre. Un support visuel simple, fondé sur les travaux sur le système nerveux autonome.
5. Protéger l’attention en classe La leçon suédoise inversée : un climat relationnel chaleureux ne dispense pas d’un cadre de travail calme et prévisible. Rituels de début de cours, transitions annoncées, alternance entre temps collectifs et temps individuels : la sécurité vient aussi de la prévisibilité.
En conclusion
Comparer la France et la Suède ne sert pas à désigner un gagnant. Cela sert à isoler ce qui compte vraiment : ni le tutoiement, ni l’absence de notes, ni les tablettes ne font le bien-être scolaire. Ce qui le construit, enquête après enquête, c’est un adulte perçu comme juste, soutenant et convaincu que chaque élève peut progresser. Et cela, aucune réforme n’est nécessaire pour commencer à l’incarner.
Sources : OCDE, PISA 2022 – Volume II (climat scolaire et bien-être des élèves) ; OCDE, enquêtes TALIS 2018 et TALIS 2024 ; Observatoire du bien-être, CEPREMAP, notes 2021 sur le bien-être des élèves de 15 ans ; OMS Europe, enquête HBSC 2021-2022 ; Carol Dweck, Mindset ; Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse ; Sonia Lupien, Par amour du stress.
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