APPRENTISSAGEBIENVEILLANCE

Ce n’est jamais vraiment pour le verre vert

Il voulait le verre bleu…et vous lui avez donné le vert.

Et soudain, c’est la catastrophe. Il pleure, crie, refuse de boire, repousse le verre et semble incapable d’entendre la moindre proposition.

Vu de l’extérieur, la conclusion arrive vite : « Tout ça pour un verre ? »

Mais pourtant, le verre n’est parfois qu’une toute petite partie de l’histoire…

La dernière goutte n’est pas forcément la cause

Lorsque la réaction d’un enfant nous paraît disproportionnée, nous avons naturellement tendance à regarder ce qui vient de se passer.

Il voulait le verre bleu, il a eu le vert, il s’est effondré. Notre cerveau établit alors un lien très simple : le verre vert a provoqué la « crise ».

Mais si nous remontions un peu plus loin ?

Peut-être que cet enfant a mal dormi, qu’il s’est dépêché toute la matinée, qu’à l’école, il a dû écouter de nombreuses consignes, gérer le bruit de la classe, attendre son tour, rester assis alors qu’il avait envie de bouger et s’adapter à plusieurs changements d’activité…

Peut-être qu’un camarade l’a contrarié à la récréation, que son pull l’a gêné toute la journée, qu’il a peu mangé à midi, qu’il a dû faire beaucoup d’efforts pour rester attentif…

Pris séparément, aucun de ces événements ne semble forcément très important.

Mais notre système nerveux ne remet pas toujours les compteurs à zéro après chaque petite difficulté. Il accumule.

Imaginez un réservoir

Imaginez que chaque enfant commence sa journée avec un réservoir dont la capacité n’est pas toujours la même. Et ensuite…

  • Une mauvaise nuit en remplit déjà une partie.
  • Le matin pressé en ajoute un peu.
  • Puis viennent le bruit, les interactions, les apprentissages, les frustrations, les transitions, la faim, les sensations désagréables, les efforts pour se contrôler et toutes les petites adaptations nécessaires au fil de la journée.

Tant qu’il reste suffisamment de place dans le réservoir, l’enfant continue à fonctionner :il répond aux questions, il joue, il travaille, il suit le groupe, il peut même sembler parfaitement bien.

Puis arrive le verre vert. Objectivement, ce n’est qu’une petite contrariété.

Mais elle arrive dans un système qui n’avait peut-être presque plus aucune marge disponible…et le réservoir déborde.

« Mais il allait très bien cinq minutes avant »

C’est précisément ce qui peut rendre ces situations si difficiles à comprendre.

Nous imaginons souvent que si un enfant était réellement fatigué, stressé ou surchargé, nous l’aurions forcément remarqué. Pourtant, certains enfants arrivent à tenir longtemps avant que leur état ne devienne visible.

Ils continuent à répondre, à suivre les consignes et parfois même à sourire ou à jouer. Certains mobilisent énormément d’énergie pour s’adapter à leur environnement, notamment à l’école ou dans des situations sociales exigeantes.

Puis ils arrivent dans un environnement où ils se sentent suffisamment en sécurité pour relâcher. Et soudain, quelque chose de minuscule devient impossible à supporter.

C’est parfois pour cela qu’un enfant qui a « été adorable toute la journée » peut exploser quelques minutes après être rentré à la maison.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’il se comporte mieux avec les autres qu’avec ses parents ou qu’il choisit de réserver ses débordements à sa famille. Il est possible qu’il arrive simplement à la maison avec beaucoup moins de ressources qu’il n’en avait le matin.

Tous les enfants n’ont pas le même réservoir

La quantité de sollicitations qu’un enfant peut absorber varie énormément. Elle varie d’un enfant à l’autre, mais aussi chez un même enfant selon les jours.

Après une bonne nuit, dans un environnement connu et avec peu de contraintes, une contrariété peut être facilement traversée. Le lendemain, après une nuit difficile, une journée bruyante ou plusieurs changements imprévus, cette même contrariété peut devenir la goutte de trop.

Pour certains enfants, notamment neuroatypiques, certaines sollicitations peuvent également représenter un coût particulièrement important : filtrer les bruits environnants, maintenir son attention, gérer les transitions, supporter certaines sensations, s’adapter aux attentes sociales ou inhiber constamment son besoin de mouvement.

Cela ne signifie pas que tous les débordements s’expliquent par une surcharge, ni que tous les enfants vivent ces situations de la même manière.

Mais lorsque les réactions semblent régulièrement beaucoup plus importantes que leur déclencheur apparent, regarder ce qui s’est accumulé avant peut nous donner de précieuses informations.

Avant l’explosion, il y a parfois de petits signes

L’intérêt de comprendre ce mécanisme n’est pas seulement de mieux interpréter les crises une fois qu’elles ont eu lieu. C’est aussi d’apprendre à reconnaître ce qui se passe avant.

Un enfant qui approche de sa limite peut devenir plus irritable, plus rigide ou beaucoup moins tolérant aux frustrations. Il peut commencer à négocier chaque demande, parler plus fort, s’agiter davantage ou, au contraire, devenir très silencieux.

Certaines petites choses habituellement supportables commencent soudain à poser problème :

  • Le bruit devient « trop fort ».
  • Le frère devient « insupportable ».
  • Les chaussettes gênent.
  • Le repas ne convient plus.
  • Une consigne simple provoque une opposition inhabituelle…

Nous pouvons parfois interpréter cette succession de réactions comme une dégradation de l’état de sécurité intérieur.

Comprendre ne signifie pas tout accepter

Reconnaître qu’un enfant est arrivé à saturation ne signifie évidemment pas qu’il faut supprimer toutes les limites. Le verre bleu n’est peut-être pas disponible. Il faudra peut-être quand même prendre la douche. Il n’est toujours pas permis de frapper son frère ou sa soeur.

L’objectif n’est pas d’organiser toute la vie familiale autour de l’évitement de la moindre frustration.

Il s’agit plutôt de distinguer la limite que nous devons maintenir de l’état dans lequel l’enfant doit réussir à la supporter.

Nous pouvons maintenir : « Je sais que tu voulais le bleu, mais aujourd’hui il n’est pas disponible. »

Tout en reconnaissant : « Et je vois que c’est vraiment difficile pour toi maintenant. »

Et si l’enfant est déjà complètement débordé, ce n’est probablement pas le meilleur moment pour lui expliquer longuement pourquoi sa réaction est disproportionnée ou lui apprendre à mieux gérer sa frustration.

L’apprentissage viendra plus tard, lorsque son système aura retrouvé davantage de disponibilité.

Parfois, il faut intervenir bien avant le verre vert

Lorsque nous commençons à repérer ce qui remplit le réservoir, nous pouvons parfois agir plus tôt.

Après l’école, certains enfants auront besoin de quelques minutes sans demandes supplémentaires. D’autres auront besoin de manger, de bouger, de retrouver du calme, de jouer seuls ou de réduire les sollicitations.

Nous pouvons également anticiper certaines transitions, fractionner les consignes ou éviter d’accumuler plusieurs demandes lorsque nous observons que l’enfant est déjà très fatigué.

Ce ne sont pas forcément de grandes adaptations. Parfois, il s’agit simplement de remarquer qu’aujourd’hui, il a moins de marge, et d’ajuster ce qui peut raisonnablement l’être.

Changer la question

Face à une réaction très intense, notre première pensée restera parfois : « Sérieusement ? Tout ça pour un verre ? »

Nous sommes humains, nous aussi. Mais nous pouvons essayer d’ajouter une deuxième question : « Qu’est-ce qui s’est passé avant ? »

Parce que le comportement que nous voyons est parfois uniquement le dernier chapitre d’une histoire commencée plusieurs heures auparavant.

Et lorsque nous comprenons cela, nous cessons progressivement de chercher uniquement comment empêcher l’explosion.

Nous apprenons aussi à observer ce qui la précède. Parfois, prévenir un débordement ne consiste donc pas à trouver une meilleure façon de gérer le verre vert. Cela consiste à remarquer que, bien avant le verre vert, l’enfant était déjà presque arrivé à saturation.


En savoir plus sur Ecole Positive

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laurie

Enseignante & créatrice de SereNest

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.