Non, une famille apaisée n’est pas toujours calme
On imagine parfois une famille apaisée comme une maison dans laquelle personne ne crie, personne ne pleure et où les conflits sont rares.
Les enfants parlent calmement, et les parents gardent toujours leur sang-froid. Tout le monde sait gérer ses émotions.
Mais cette famille-là n’existe probablement pas.
Parce qu’une famille est faite d’êtres humains. Avec leur fatigue, leurs frustrations, leurs besoins, leurs limites, leurs mauvaises journées.
Une famille apaisée n’est pas une famille sans émotions difficiles, c’est une famille qui apprend, petit à petit, à les traverser.
Être apaisé ne veut pas dire être calme tout le temps
Il y aura des portes claquées, des « c’est pas juste ! », des matins où personne n’a envie de coopérer, des parents épuisés qui répondent plus sèchement qu’ils ne l’auraient voulu, des enfants qui explosent parce que le mauvais verre a été posé sur la table… et parfois même des adultes qui explosent eux aussi.
Nous parlons beaucoup de régulation émotionnelle des enfants. Mais les adultes ne sont pas des modèles de régulation parfaite. Nous avons nous aussi un système nerveux.
Nous pouvons être fatigués, surchargés, stressés, pressés. Nous pouvons perdre patience.
Et nos enfants n’ont pas besoin de grandir auprès d’adultes qui ne se mettent jamais en colère. Ils ont surtout besoin de découvrir ce que l’on peut faire de cette colère.
La sécurité émotionnelle ne signifie pas l’absence de conflit
Un enfant peut grandir dans une maison où l’on se dispute parfois et s’y sentir profondément en sécurité.
À l’inverse, une maison très silencieuse n’est pas nécessairement une maison dans laquelle les émotions peuvent s’exprimer.
Ce qui compte aussi, c’est ce que l’enfant apprend lorsque quelque chose déborde :
- Est-ce que l’amour disparaît lorsqu’on est en colère ?
- Est-ce qu’une erreur peut être reconnue ?
- Est-ce qu’on peut dire qu’on a été blessé ?
- Est-ce qu’un adulte peut s’excuser ?
- Est-ce qu’une relation peut survivre à un désaccord ?
Petit à petit, l’enfant construit ses réponses à travers ce qu’il vit dans ses relations.
La sécurité émotionnelle ne vient donc pas de l’absence de moments difficiles. Elle se construit aussi dans ce qui se passe pendant et après.
Après la tempête vient la réparation
« J’étais très énervé tout à l’heure. »
« J’ai crié et je suis désolé. »
« Ce que j’ai dit était trop dur. »
« Tu avais le droit d’être en colère. Je ne pouvais simplement pas te laisser frapper. »
« On recommence ? »
Ces quelques phrases peuvent sembler anodines, elles enseignent pourtant énormément.
Elles disent à l’enfant qu’un adulte peut reconnaître ses erreurs, qu’un conflit n’efface pas l’affection, qu’on peut revenir sur ce qui s’est passé, qu’une relation peut être abîmée pendant quelques minutes… puis réparée.
Et surtout : qu’aimer quelqu’un ne signifie pas ne jamais être en colère contre lui.
S’excuser auprès d’un enfant ne nous fragilise pas
Certains parents ont peur qu’en disant « j’ai eu tort » ou « je suis désolé », ils perdent leur « autorité ».
C’est plutôt l’inverse que nous pouvons transmettre : nous montrons que chacun est responsable de ses comportements, y compris les adultes.
Nous pouvons dire : « Je ressentais beaucoup de colère et j’avais besoin que tu m’écoutes. Mais je n’aurais pas dû te parler comme ça. Je suis vraiment désolé.e »
L’émotion reste légitime, et pourtant, le comportement de l’adulte peut être reconnu comme inadapté. C’est exactement ce que nous demandons ensuite aux enfants.
Tu as le droit d’être en colère. Tu n’as pas le droit de frapper.
Alors nous pouvons nous appliquer le même principe : J’ai le droit d’être à bout. Cela ne rend pas tous mes comportements acceptables.
Accueillir une émotion ne signifie pas tout autoriser
C’est peut-être l’une des confusions les plus fréquentes lorsque l’on parle d’éducation émotionnelle.
Accueillir n’est pas céder, comprendre n’est pas excuser, valider une émotion ne signifie pas supprimer une limite.
Un enfant peut être furieux parce qu’il ne peut pas regarder un autre dessin animé.
Nous pouvons reconnaître : « Tu es vraiment déçu. Tu aurais voulu continuer. » Mais tout de même maintenir : « L’écran est terminé pour aujourd’hui. ». Les deux phrases ne s’opposent pas.
De la même manière : « Je comprends que ton frère t’ait énervé. » peut parfaitement être suivi de : « Je ne te laisserai pas le frapper. »
L’émotion est accueillie, le comportement est limité.
L’enfant n’a pas besoin de choisir entre être compris et avoir un cadre. Il a besoin des deux.
Nos enfants n’apprennent pas seulement lorsque nous réussissons
Nous aimerions parfois leur montrer l’exemple parfait…
- Rester calmes,
- Trouver immédiatement les bons mots,
- Réagir exactement comme nous l’avions lu dans ce livre, cet article ou cette publication sur la parentalité…
Puis arrive 7 h 42.
Il faut partir dans huit minutes; une chaussure a disparu, personne ne veut mettre son manteau, et toute notre théorie sur la co-régulation semble soudain beaucoup plus lointaine.
Ce n’est pas grave.
Parce que nos enfants apprennent aussi en nous regardant revenir : « J’étais très stressée ce matin, j’ai parlé trop fort. »
Nous leur montrons alors quelque chose de peut-être encore plus réaliste que la maîtrise parfaite : la régulation n’est pas l’absence de débordement. C’est aussi la capacité à retrouver son équilibre et à réparer lorsque quelque chose s’est cassé.
Peut-être faut-il redéfinir la famille « apaisée »
Une famille apaisée peut être bruyante. Elle peut connaître des crises, des désaccords, des journées ratées, des parents qui perdent patience, des enfants qui claquent des portes…
Elle n’est pas parfaite. Mais, progressivement, chacun y apprend :
- à reconnaître ce qu’il ressent,
- à exprimer ses besoins,
- à poser des limites,
- à respecter celles des autres,
- à revenir après un conflit,
- à s’excuser,
- à réparer.
Alors peut-être que l’objectif n’est finalement pas d’avoir une maison parfaitement calme.
Mais une maison suffisamment sécurisante pour que chacun puisse y apprendre : ici, toutes mes émotions ont une place. Je peux me tromper. L’autre aussi. Et même lorsque c’est difficile, notre lien peut être réparé.

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